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La méritocratie : utopie ou réalité ?

La mobilisation des lycéens et étudiants qui a débuté en septembre a mis en exergue les revendications pour de meilleures conditions d’apprentissage, une égalité des chances et un enseignement de qualité. La France continue pourtant de rayonner par l’accessibilité de ses formations favorisant l’ascenseur social. Mais alors que des études soulignent le renforcement des inégalités dans les études, les voix s’élèvent. Qu’en est-il de l’utopie de la méritocratie à la française ?  

 

Un jour, la colère gronda

 

Tout n’a pas commencé à Créteil, une ville du Val-de-Marne le 18 septembre dernier. Mais dès la fin du mois d’août, les revendications des élèves du lycée Félix-Cayenne à Cayenne en Guyane se firent entendre. Étaient dénoncés le manque de moyens donnés aux établissements et des conditions d’enseignement qui se détériorent. Le mouvement a pris de l’ampleur et a attiré la lumière lorsque des jeunes lycéens du lycée Saint-Exupéry (Créteil), accompagnés de professeurs, ont manifesté devant l’établissement pour revendiquer : davantage d’enseignants, plus de moyens financiers dans le système éducatif et une refonte de Parcoursup. Très vite, le mouvement se nationalise et de nombreuses villes le rejoignent : Lyon, Marseille, Nantes, Lille, Bordeaux… 

La suite, nous la connaissons, plus de 6 800 personnes en garde à vues avec 86% de mineurs, 36 enquêtes ouvertes auprès de l’IGPN, 937 policiers et gendarmes blessés, 248 élèves blessés dont 4 grièvement et au moins 24 des 3 700 lycées du pays saccagés. Cette semaine constitue l’acte “V” du mouvement avec pour point d’orgue ce samedi 17 octobre.   

 

Un service public à l’abandon

 

Les revendications des lycéens témoignent de décennies de baisse des budgets liés à l’Éducation Nationale et à une dégradation du service public. En première ligne, le manque de personnel et des classes surchargées (entre 30 et 35 élèves) avec des absences de plus en plus longues des professeurs non remplacés, entraînant un retard sanglant dans les programmes. Les infrastructures en grande détérioration avec plafonds manquants, murs qui s’effritent, humidité constante et isolation catastrophique, ressenties de manière intensive lors des canicules de cet été, sont  également au coeur des protestations. Des revendications également appuyées par les professeurs qui sont nombreux à avoir rejoint le mouvement accompagnés par les étudiants et parents d’élèves. Le gouvernement a  fait savoir que ces revendications seraient entendues “dans un cadre pacifique” et le Ministre de l’Éducation, Edouard Geffray, a promis le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants. Une promesse qui interroge. 

Le mouvement national a reçu le soutien historique de certains établissements tels que la faculté Assas, le lycée parisien Henry IV, l’Institut Catholique de Paris et même certains étudiants de HEC. Une solidarité soulignée dans un mouvement où les inégalités sont particulièrement dénoncées. 

Des conditions qui auraient des incidences directes sur les compétences et la formation des jeunes. L’enquête PIAAC de l’OCDE évalue les compétences clés des adultes âgés de 16 à 65 ans. Après une première édition en 2012, le cycle 2 a été réalisé en 2023 et montrait que le déclin des compétences au fil de l’âge est plus marqué en France que dans la moyenne des autres pays de l’OCDE. Peut-être avez-vous également entendu parler de l’enquête PISA, également publiée par l’OCDE en septembre 2026, portant sur le niveau en sciences, compréhension de l’écrit et mathématiques des élèves de 15 ans. Avec 6 500 élèves ayant passé les tests (représentatifs des 768 000 du même âge), la baisse des résultats par rapport à ceux menés il y a 3 ans est accablante. Le score s’effondre en compréhension de l’écrit et en mathématiques et “stagne” en sciences. 

 

Dis-moi où tu es né, je te dirai qui tu seras 

 

La protestation a commencé en Guyane. Pourtant, il aura fallu attendre que le mouvement atteigne la métropole pour que nous voyions les contenus inonder nos écrans. Une invisibilité qui témoigne des profondes inégalités qui subsistent dans notre pays. Là aussi, la colère des lycéens se fait entendre. Ils dénoncent des traitements différents entre les établissements publics et privés ainsi qu’entre les territoires, avec une discrimination plus importante envers les établissements de banlieues et des inégalités marquées par rapport aux grandes villes. Dans le viseur des lycéens, la Plateforme Parcoursup, jugée inégalitaire selon les élèves et les professeurs. Où le dossier serait déjà conditionné par le lycée d’origine et le contrôle continu instauré, avec des notations plus ou moins exigeantes selon la renommée de l’établissement. La sélectivité du milieu de l’Enseignement Supérieur en France viendrait alors porter un coup fatal lors des sélections. Ainsi, l’orientation serait déjà conditionnée par le milieu social, sans réelle possibilité de “transfuge de classe” (lire le livre Illégitimes de Nesrine Slaoui sur le sujet).

Pierre Bourdieu l’écrivait déjà en 1964 dans Les Héritiers, Les étudiants et la culture. Le premier vecteur de réussite est l’héritage et l’école n’est autre qu’une expression de la reproduction sociale. La réussite dépend avant tout de notre capital culturel, social et économique. On estime qu’un enfant de cadre ou de profession intermédiaire a 59% de chances supplémentaires d’accéder à l’enseignement supérieur qu’un enfant d’ouvriers ou d’employés. Selon l’observatoire des inégalités, entre 50% et 65% des étudiants des grandes écoles françaises ont pour parents des cadres supérieurs. Les enfants d’ouvriers ne seraient eux que 2% à 7%.  

Le seul point positif mis en avant par l’enquête PISA citée plus haut ? “La France n’est plus championne du monde des inégalités sociales, c’est un peu le côté positif”, Eric Charbonnier, expert éducation à l’OCDE. Pourtant, la France est un des pays de l’OCDE où le poids de l’origine sociale pèse le plus sur la réussite scolaire des élèves. Des disparités très fortes se font ressentir. En Seine-Saint-Denis, un élève perdra en moyenne un an de scolarité en raison d’absences non remplacées contrairement aux élèves d’autres départements (chiffre de l’association des parents d’élèves FCPE estimé en 2019).

 

Et la méritocratie dans tout ça ?

 

Pourtant, la France doit une partie de sa renommée, passée et actuelle, à son système d’enseignement méritocratique. Une société où l’élévation de son statut social et de sa condition serait due à son diplôme durement obtenu par ses efforts et son travail. Le terme nous vient du britannique Michael Young qui le théorise pour la première fois en 1958. Issu d’un ouvrage satirique, cette critique sociale va vite devenir un idéal. Version idéalisée où le mérite serait dû à l’intelligence et aux efforts seuls, supposant une égalité totale entre les individus. 

L’école publique en France se veut fervente supportrice de la méritocratie en permettant un accès pour tous, quelle que soit son origine sociale, à l’école et à un enseignement supérieur de qualité, public et gratuit. Dès Napoléon les personnes les plus méritantes des classes populaires pouvaient devenir notables en accédant à des classes supérieures. Dans une étude Ipsos pour BCG réalisée en 2021, le mérite arrivait en 5ème place dans le classement des valeurs, alors qu’on le retrouvait en moyenne à la 7ème place dans les autres pays étudiés. 

Mais peut-on toujours parler de mérite quand nous avons déjà à notre disposition tous les éléments pour réussir ?  

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