« Rire au temps de la honte de Guillaume Orignac, chez Façonnage Edition.
L’essai prend pour point de départ la chute de Louis C.K…Dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein et de MeToo, on apprend que Louis CK demandait aux femmes de son entourage s’il pouvait se branler devant elles.
Ces histoires sont vraies, assumait-il d’emblée. À l’époque, je me disais que ce que je faisais était acceptable, parce que je ne montrais jamais ma bite à une femme sans lui demander au préalable, ce qui est aussi vrai. Mais j’ai appris, plus tard dans la vie, trop tard, que quand vous avez un pouvoir sur une personne, lui demander de regarder votre bite n’est pas vraiment une question. C’est un piège. Le pouvoir que j’avais sur ces femmes reposait sur leur admiration. Et j’en ai abusé de manière irresponsable.
L’introduction, raconte cette histoire-là, comment cet humoriste est tombé, comment la honte s’est emparée de lui et comment il a été cancel.
Que pouvait-il rester alors à un homme qui n’avait plus ni avenir ni passé ? Rien que la pure malédiction du présent, vécue comme la condamnation éternelle et répétitive de ses actes antérieurs, brûlés dans un feu qui ne s’éteint jamais. Fin 2017, Louis C.K. avait disparu de la scène et des écrans, sans qu’aucune procédure judiciaire n’ait été intentée contre lui. Son existence sociale et médiatique avait été anéantie au terme d’une brève campagne d’opinions menée sur les réseaux sociaux et relayée par les médias traditionnels. Incubée dans le mouvement #MeToo, la cancel culture (« culture de l’annulation ») venait d’apparaître au grand jour, avec les gazouillis d’un enfant joyeux.
J’ai dit « comment la honte s’est emparée de lui » mais c’est faux, ce n’est pas tout à fait ça. La phrase exacte serait plutôt comment on a voulu que la honte s’empare de lui. Parce que c’est ça la stratégie, au-delà du metoo, le livre raconte aussi que la honte, c’est une arme politique, Guillaume Orignac nous démontre comment elle s’articule, comment elle est née et comment certains on put la dompter.
Jerry Seinfeld prit de la hauteur :
On connaît la routine : une personne fait quelque chose de mal. Elle est humiliée. Exilée. Elle souffre. Nous voulons qu’elle souffre. Nous aimons la chute et le bruit qu’elle fait. Puis, il y a la lente remontée. Quand elle rampe, on adore ça. Va-t-elle ramper ? Combien de temps ?
L’histoire de Louis CK devient alors un prétexte et en prenant ce point de départ, Guillaume Orignac, nous raconte non seulement l’histoire du stand-up (sa naissance, son évolution) mais aussi l’histoire de la honte à des fins politique. Et l’histoire du stant-up est passionnante. J’ai appris par exemple que cela avait commencer dans les villes naissantes, où les ouvriers, après une longue journée de travail, venaient se détendre sans chercher de polémiques ou d’humour noir ou dérangeant. Les comédiens de stand-up étaient extrêmement convenables, avec un humour bon enfant pour toute la famille. Jusqu’à ce que Lenny Bruce vienne tout dynamiter. J’ai souvent entendu ce nom dans la bouche d’humouristes, français ou anglais mais le livre de Guillaume Orignac raconte avec précision l’histoire de Lenny Bruce et son impact durable sur le stand-up américain.
[…] émergea l’idée que le stand-up tel qu’il l’avait révolutionné n’était plus seulement un art comique. C’était une joute oratoire ininterrompue avec le licite, un dialogue enfiévré avec la Loi, une danse incessante autour des interdits de la vie sociale pour examiner la valeur de ses tabous. Lenny se défendait d’être un simple entertainer abusant de mots crus. Il voulait être vu comme l’aède rigolard de la société américaine, son dernier grand satiriste […]
La sexualité est un problème ? Non. Son déballage ? Pas vraiment. Le problème c’est son utilisation publique pour en faire une arme mortelle. Mais cette honte qu’on met sur les pratiques sexuelles déviantes, elle a un petit goût amer, elle a un petit goût de moraliste qui veille au grain. Dans ce cadre-là, tout ce qui n’est pas hétéronormé – relation hebdomadaire tous les vendredis soirs, lumière éteinte (oui je caricature) – toute cette sexualité-là, elle est promotionnée, validée, applaudie. Bravo. Le reste est jeté en pâture pour que vous ayez honte ou pour vous permettre de juger. Dans une société qui se veut plus bienveillante, plus permissive, plus ouverte, dans une société où les minorités luttent pour le seul droit à la reconnaissance, cette honte-là, issue d’un patriarcat, cette honte renvoie au néant toutes les luttes et tous les combats pour l’émancipation. Si vous ne baisez pas comme un hétéro, vous valez moins qu’un freak. Honte à vous. on en revient là, ce sont les insultes que l’on entend dans les cours des collèges et lycée, ce sont les insultes de basse-cour à la machine à café une fois adultes. Les pds, les lesbiennes, les pas-comme-nous, ils ne seront jamais normaux, ils ne seront pas comme nous, ils ne feront jamais partie de notre cercle et ils devraient en avoir honte de cette sexualité contre-natureuh.
La cancel culture, parfois, c’est juste ça, de la frilosité, la peur de ne pas regarder en face le monstre qui nous questionne. C’est le mode de vie hétérosexuel, présenté quoi qu’on en dise comme le seul qui vaille la peine d’être vécu, c’est l’ancien monde qui tremble pour garder un peu de pouvoir. C’est le joueur qui a déjà perdu et qui renverse la table pour éviter qu’on le déclare perdant.
Pour s’en émanciper, il faut donc d’abord retourner ce regard. C’est bien le sens des marches de fiertés que d’user de stéréotypes pour se les approprier, parfois de manière appuyée, jusqu’à leur donner un sens carnavalesque. Ce qui s’oppose à la honte n’est donc pas la pudeur, mais son envers, l’exhibition. Car la pudeur ne cesse, paradoxalement, de mettre en avant ce qu’elle cache, en en faisant l’objet d’une tentation. Seule la honte devenue spectacle peut effacer la honte subtile. Ce retournement peut venir aussi dans un mouvement de colère. Celle dont parlait le poète mexicain Octavio Paz après la violente répression du 2 octobre 1968 menée par les forces armées contre les étudiants mexicains : « La honte est une colère retournée contre soi-même. Si une nation entière a honte, c’est un lion qui se ramasse pour bondir. »
Et moi je trouve ça effrayant quand même, cette volonté de prouver qu’on est une bonne personne, que rien de problématique n’a jamais germé dans notre esprit, que les pires blagues ne nous font pas rire ou sourire. Notre humanité doit être javelisée, de la tête au pied. Et pourtant, nous ne sommes pas des bonnes personnes. La bonne personne, ça n’existe pas, c’est un concept médiatique, bises à l’abbé pierre, c’est un concept digne de tiktokeur, c’est une idée de merde pour un monde à l’agonie. L’humanité n’est ni blanche, ni noire, et nous-même, nous sommes un amas de contradictions, d’horreurs et de petites dignités. Fuyez les bonnes personnes. Ou alors n’ayez des discussions qu’avec Chat GPT.
Merci Chatou. Ah, je l’adore.
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