La semaine dernière, dans Les Grosses Têtes de Laurent Ruquier, les critiques sévères adressées à la nouvelle adaptation des Misérables ont fait ressurgir un argument familier. Quelques lignes assassines pourraient anéantir le travail de toute une équipe. Après des années d’efforts et de sacrifices, quelqu’un arriverait au bout de la chaîne pour déclarer que le film est nul. Ce serait presque indécent.
Alors, ce qui me gêne, moi, dans cet argument, c’est qu’il déplace la conversation. Nous parlions d’un scénario, d’une mise en scène, de personnages auxquels nous ne croyons pas, et nous voilà sommés de commenter le mérite de l’équipe. Le film devient une épreuve d’endurance dont il faudrait féliciter les participants. Mais l’émotion ne se facture pas à l’heure de tournage. Deux années de travail peuvent aboutir à une œuvre bouleversante ou à un ennui considérable. Et c’est bien de le dire.
Surtout, à quel moment cette obligation de gratitude s’arrêterait-elle ? Un roman a demandé cinq ans de travail. Un spectacle a coûté toutes les économies de son auteur. Un album a traversé trois dépressions. Faudrait-il systématiquement adoucir ce qu’on en pense ? Si l’effort suffit à réclamer l’approbation, il devient impossible de distinguer ce qui nous semble réussi de ce qui nous semble raté. Nous distribuons alors les mêmes applaudissements modérés à tout le monde, en espérant que personne ne rentrera triste.
C’est ce que j’appelle javelliser la culture. Effacer ce qui dépasse. Dissoudre les désaccords. Rendre les jugements suffisamment inoffensifs pour qu’ils puissent tous figurer dans le dossier de presse.
Quand tout est chef-d’œuvre, rien n’est chef-d’œuvre. Et c’est n’estimer personne qu’estimer tout le monde. Bisous à tonton Molière.
Peut-on placer T’aime de Patrick Sébastien au même niveau que Shining de Stanley Kubrick ? Demain, dès l’aube de Victor Hugo. Vos ailes. Et la poésie rugueuse de Tu veux mon zizi de Francky Vincent. Est-ce qu’on doit applaudir la même richesse de personnages chez Balzac que chez Marc Levy ? Mais cette logique tendrait à dire que oui, eu égard aux efforts qu’ont demandés les productions de ces différentes œuvres.
S’interdire de critiquer une œuvre au prétexte qu’il y a des personnes avec un cœur derrière, c’est reconnaître que rien n’a de valeur. C’est reconnaître que la culture est un cadavre, qu’il ne faut surtout pas piquer avec son bâton de bois. Pire, c’est tuer dans l’œuf toute possibilité de discussion. C’est fermer la porte au débat, aux arguments. C’est nous interdire, à nous, spectateurs et spectatrices, et nous interdire totalement de réfléchir à ce que l’on voit, à ce que l’on écoute ou à ce qu’on lit.
Quelqu’un peut défendre Marc Levy, me trouver injuste avec Patrick Sébastien, ou considérer que Shining est le pire film jamais réalisé. Et là, nous aurons enfin quelque chose à nous dire. Car non, personne n’a envie de remplacer les applaudissements obligatoires par un ministère du bon goût dont il serait le seul fonctionnaire. Moi, je veux pouvoir expliquer mes préférences et débattre des contre-arguments.
Une critique intéressante nous donne davantage qu’un pouce levé ou baissé. Elle cherche à comprendre ce qu’une œuvre tente, regarde comment elle s’y prend et explique ce qui fonctionne ou ce qui résiste. Réduire tout cela à une opération de sabotage, c’est appauvrir la conversation avant même qu’elle ne commence.
Mais cette tech, comme disent les jeunes, elle sort de la bouche des producteurs et, par extension, du capitalisme. Penser à l’œuvre que vous êtes sur le point de consommer, c’est risquer de ne pas ouvrir votre portefeuille.
Car la question qui inquiète les producteurs, c’est bien celle-ci : est-ce qu’une mauvaise critique va faire perdre des entrées ? Ce serait commode de répondre qu’elle n’a aucun effet. Sauf que les recherches ne permettent pas une réponse aussi simple. Un article peut contribuer à détourner des spectateurs, mais ce n’est pas le seul critère. En mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept, Eliashberg et Shugan trouvaient surtout un rôle de prévision chez les critiques. Ils annoncent plutôt les succès et les flops, en gros, ce qui va marcher ou ce qui ne va pas marcher.
Surtout, cessons aussi de parler du public comme de pauvres créatures qui suivraient aveuglément les détenteurs de la carte de presse. Une discussion peut influencer nos choix sans nous priver de notre jugement.
Il y a tout de même quelque chose d’agaçant à nous demander de rester délicats quand nous expliquons notre déception après avoir employé tant d’énergie à nous donner envie de venir. Nous avons accordé du temps, de l’attention, parfois un budget qu’on ne peut pas dépenser tous les soirs. Nous avons nous aussi investi quelque chose dans la rencontre. Notre réaction mérite mieux qu’un rappel au bon comportement dès qu’elle devient négative.
Ce qui m’inquiète, c’est le principe qu’on installe si l’on en déduit une obligation générale de retenue. Cette conception est profondément autoritaire. Elle fait du désaccord un manquement et demande au public de surveiller ses réactions pour préserver l’ordre de la promotion.
Alors je ne dis pas que, derrière, il y a une petite idéologie fasciste, mais je dis qu’on peut quand même entendre le bruit des bottes derrière cette idée-là. C’est-à-dire qu’il ne faut pas en parler, il ne faut pas réfléchir, il ne faut pas donner son avis, il faut faire attention à ne froisser personne.
Une culture vivante doit pouvoir supporter qu’une œuvre suscite une colère dont personne n’avait rédigé les éléments de langage. Je ne vais pas dire qu’une critique de cinéma déclenche une révolution ou qu’un film raté est une affaire d’État. En revanche, l’habitude de discuter ce qu’on nous présente comme admirable me semble précieuse.
Expliquer pourquoi une histoire nous paraît mensongère, pourquoi une représentation nous gêne, pourquoi une émotion sonne faux ? C’est exercer une faculté dont nous avons besoin bien au-delà des salles obscures.
Eh oui, cela peut se dire avec des mots qui cognent : je peux trouver un film consternant, grotesque, interminable ou profondément con. Encore faut-il que ma colère s’appuie sur des arguments et que j’essaye d’expliquer ce que je lui reproche.
Ce que je refuse, c’est cette culpabilisation qui voudrait nous faire parler mou dès qu’un artiste risque d’être contrarié. À l’injonction de remercier en silence parce que des gens ont travaillé, j’ai envie de répondre : « Allez-vous faire foutre. »
Nous avons le droit d’aimer énormément, de détester franchement et de nous tromper assez librement pour pouvoir ensuite changer d’avis et de détester franchement et de nous tromper assez librement pour pouvoir ensuite changer d’avis.



