Resident Evil, de Zach Cregger, emmène son héros, Bryan, se friter avec une horde de mutants à son corps défendant. Bryan n’a pas de superpouvoirs, ni de réflexes hors du commun. Il accepte une livraison pour quelques billets de plus, ce qui lui donne aussi l’occasion d’éviter une conversation sur la grossesse de sa compagne. Il est naïf, maladroit, souvent dépassé. Alors il s’accroche à ce qu’il comprend : finir le taf. Avant même que les monstres débarquent, sa vie lui pose déjà des problèmes qu’il ne sait pas résoudre.
Bryan est un loser, comme le cinéma les adore et comme nous aimons en voir sur grand écran. Les vrais héros seraient-ils donc les losers du quotidien ? Ou notre époque ne produit-elle plus que des losers auxquels s’identifier ?
On peut parler d’un trope, d’un motif qui revient : le héros malgré lui, mal équipé pour l’aventure dans laquelle il se retrouve. L’horreur s’y prête particulièrement bien. La panique d’un personnage nous rapproche de lui, ses maladresses peuvent nous faire rire, et le danger nous fait souhaiter qu’il s’en sorte. Mais le mot loser n’est pas anodin. Il désigne surtout quelqu’un qui n’arrive pas à trouver sa place, ou qui se vit comme insuffisant. Et à l’adolescence, c’est ce que nous ressentons tous, à plus ou moins haut degré ; nous ne sommes pas prêt pour la vie qui nous attend et pire nous n’y avons pas notre place.
Dans The Monkey, d’Osgood Perkins, sorti en 2025, Hal s’est éloigné de son fils pour lui épargner les malheurs qui ont ravagé sa propre vie. La peur de transmettre le désastre a fait de lui un père absent. Et quand le singe maudit revient, toute cette stratégie d’évitement s’effondre. Le film lui laisse une chance de renouer avec son fils. Voilà donc un homme qui a tellement peur de mal vivre qu’il finit par vivre le moins possible.
Les films d’horreurs et leurs analyses nous ont habitué à traquer le péché et les fautes supposément commises : la fille facile sera une cible parfaite, l’homosexuel sera découpé en morceau, la gentille petite fille obéissante sera récompensée. Mais si, au fond, les films d’horreurs nous disaient exactement le contraire de ce que le prisme conservateur hollywoodien veut leur faire dire ? Et si ces films nous criaient seulement de vivre, de vivre pleinement parce qu’on va tous crever ?
Le philosophe Eugene Thacker utilise le genre de l’horreur comme un outil philosophique pour penser les limites de notre psyché. Dans In the Dust of This Planet, publié en 2011. Il y examine la manière dont le genre nous confronte aux limites de notre compréhension du monde. La mort a quelque chose d’absurde et d’imprévisible. On peut prendre des précautions, chercher une explication, tenter de contrôler le danger : le monde ne devient pas pour autant raisonnable.
Dans The Monkey comme dans Resident Evil, l’histoire rend ainsi visible une angoisse assez familière. Il faudrait être capable de travailler, d’aimer, de devenir père, de prendre les bonnes décisions quand les anti-héros, eux, ont déjà du mal à tenir leur propre vie. Ils ne sont que les losers de ce que la société attend d’eux. Eux comme nous, devons répondre aux injonctions que la société nous dicte sous peine de chaos : travaille, marie-toi, fais des enfants. Le film d’horreur nous dit de vivre pleinement mais de vivre pleinement dans les clous.
Il faut aussi se méfier du mot. Un loser, c’est littéralement un perdant. Mais l’insulte fait passer l’échec à une identité : on a raté quelque chose, puis on devient quelqu’un de raté. Dans La Tyrannie du mérite, paru en 2021, Michael Sandel critique une vision de la réussite qui nourrit l’orgueil des gagnants et l’humiliation des perdants. Lorsque la place de chacun est présentée comme méritée, ceux qui restent derrière finissent par porter seuls la faute de leur situation.
C’est ce qui rend notre affection pour ces personnages ambiguë. Nous reconnaissons leur fatigue, leurs hésitations, leurs efforts qui ne suffisent pas. Mais nous continuons parfois à les regarder selon les critères qui les condamnent. Nous aimons le perdant sans forcément remettre en cause le classement. Et cette sympathie peut nous préparer à accepter notre propre impuissance comme une caractéristique personnelle.
Mark Fisher décrit, dans Le Réalisme capitaliste, publié en français en 2018, le sentiment qu’aucune alternative cohérente au capitalisme ne serait imaginable. À partir de cette idée, je me demande ce que nous attendons encore de nos héros. Lorsqu’on s’identifie à quelqu’un qui essaie surtout de traverser la prochaine catastrophe, on peut finir par considérer que survivre constitue un programme suffisant. L’énergie manque pour imaginer comment vivre autrement.
Alors oui, les losers peuvent être les héros du quotidien. Ils peuvent même retrouver une capacité d’agir, et l’horreur leur en donne parfois l’occasion. Mais les voir tenir ne me suffit pas. Je crains qu’à force d’admirer ceux qui encaissent, nous trouvions normal d’avoir tant à encaisser. Le loser devient rassurant parce qu’il ne réussit guère mieux que nous. Et c’est peut-être cela, le cauchemar : une époque où l’on sort soulagé du cinéma parce que, pendant deux heures, quelqu’un a eu encore plus de mal que nous à s’en sortir.



